Ne pas avoir peur de la solitude avec Montaigne

Après les attentats du 13 novembre, entre Beyrouth, Paris, Bamako, difficile de reprendre la plume,  d’évoquer des sujets légers et de vous parler voyages et recettes. Aujourd’hui donc, je préfère trouver du réconfort chez Montaigne, grand écrivain, philosophe et humaniste, qui écrivait que Paris est « incomparable en variété et diversité de commodités. », que c’est « La gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde » et aussi « J’estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonais comme un Français » (III, 9). Nous parlerons de solitude avec Montaigne et, promis, j’essaierai de ne pas vous plomber plus que vous ne l’êtes déjà par l’actualité.

Pourtant, si je vous dis solitude, vous pensez certainement rupture, déprime, deuil, tristesse, etc. Il suffit d’écouter les chansons qui parlent de solitude… On est seuls parce qu’on s’est fait largués, parce qu’on a déménagé dans une ville où on ne connaît personne, parce qu’on se sent à côté de la plaque dans une fête, parce qu’il n’y a personne pour nous cuisiner des pancakes le dimanche matin, parce qu’on est loin de son pays, parce que quelqu’un nous manque, parce qu’on a perdu un proche, un ami, comme Montaigne a perdu la Boétie. Mais il existe aussi une solitude créatrice, constructive, bénéfique, jouissive, essentielle à la méditation, à l’écriture et à la connaissance de soi et du monde. Et c’est cette solitude particulière dont Montaigne nous parle et que j’ai envie d’explorer dans cet article.

Entretenir notre arrière-boutique

Comme dit l’adage, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Et comme dit Montaigne, « il vaut mieux encore être seul, qu’en compagnie ennuyeuse et inepte. » (9, III). Plus encore, pour Montaigne il est important, non seulement de savoir être seuls, mais aussi de savoir profiter de la solitude. Les hommes sont sociables par nature et notre condition est de vivre en relation avec les autres. Montaigne lui-même était très sociable et impliqué dans la vie politique. Cependant il nous met en garde : le souci, c’est que nous cherchons l’approbation d’autrui, ce qui nous tourmente et nous fait du mal (9, III). La solitude est donc essentielle pour prendre du recul sur le monde, et ses travers comme l’ambition, les tracasseries du monde, les charges, etc. (38, I) Pourtant, on se trompe souvent de chemin.

« Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n’y a guère moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un état entier » (38, I). La vraie solitude, ce n’est pas le simple éloignement de la société, de la vie publique, « de la Cour et du marché ». Ce n’est pas juste s’enfermer dans un cloître. On peut être poursuivis par les « principaux tourments de notre vie. (…) L’ambition, l’avarice, l’irrésolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée (…) Elles nous suivent souvent jusques dans les cloîtres, et dans les écoles de Philosophie. » (38, I)

Pour tirer profit de la solitude, il ne suffit donc pas de changer de lieu, « il se faut écarter des conditions populaires qui sont en nous : il faut séquestrer et r’avoir de soi. »

Faut-il vivre comme un ermite ? Non. « Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en manière que notre heure en dépende. »

« Ainsi il faut ramener et retirer [son âme] en soi : C’est la vraie solitude, et qui peut se jouir au milieu des villes et des cours des Rois ; mais elle se jouit plus commodément à part. Or puis que nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que notre contentement dépende de nous : Déprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui : Gagnons sur nous, de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à notre aise. » (38, I)

Nous avons en nous une grande capacité à nous tenir compagnie, et nous avons tendance à l’oublier. Il ne faut pas avoir peur d’être seuls, il faut au contraire cultiver notre âme et notre capacité à profiter de la solitude, car c’est une condition de notre liberté. Nous avons « une arrière-boutique », où nous pouvons discuter avec nous-mêmes en toute honnêteté.

« Il se faut réserver une arrière-boutique, toute notre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En cette-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien, de nous à nous-mêmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose étrangère y trouve place : Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfants, et sans biens, sans train, et sans valets : afin que quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une âme contournable en soi-même ; elle se peut faire compagnie, elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir, et de quoi donner : ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d’oisiveté ennuyeuse »

« Je voyage souvent sans compagnie, propre à ces entretiens de fuite : par où je prends tout loisir de m’entretenir moi-même ». (5, III)

La vraie solitude, c’est aussi renoncer à l’ambition, à la gloire, à l’approbation d’autrui.

« La plus contraire humeur à la retraite, c’est l’ambition : La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en même gîte. (…) IL est impossible de quitter les occupations, si vous n’en quittez le fruit ; (…) Quittez avec les autres voluptés, celle qui vient de l’approbation d’autrui (…) C’est une lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oisiveté, et de sa cachette : Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur tanière. Ce n’est plus ce qu’il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-mêmes : Retirez vous en vous, mais préparez vous premièrement de vous y recevoir : ce serait folie de vous fier à vous-mêmes, si vous ne vous savez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie. » (38, I)

Converser avec soi-même, profiter de sa solitude, c’est donc un processus, un apprentissage, auquel il faut se préparer. Il y a des gens pour qui cet exercice est plus facile. « Il y a des complexions plus propres à ces préceptes de la retraite les unes que les autres. » (38, I). Il y a « des âmes actives et occupées, qui embrassent tout, et s’engagent partout, qui se passionnent de toutes choses : qui s’offrent, qui se présentent, et qui se donnent à toutes occasions. » (38, I). Il y a des gens qui ont besoin de se maintenir occupés,  parfois pour ne pas se confronter à eux-mêmes. Montaigne nous met en garde: il ne faut pas s’oublier soi-même et s’asservir au contentement d’autrui. « Mon opinion est, qu’il faut se prêter à autrui, et ne se donner qu’à soi-même. » (10, III)

Dompter les chimères

Après la mort de son ami, Montaigne se retire dans le château familial, pour lire et méditer dans la solitude. Pourtant, en laissant son esprit vagabonder, il s’angoisse. C’est justement pour cette raison que nous avons peur de nous retrouver seuls face à nous-mêmes. « L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd » (8, I).

Face à lui-même, Montaigne raconte que son esprit « enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos. » (8, I) L’esprit a besoin de se nourrir, et ne peut tourner à vide. D’où le rôle important des livres pour Montaigne, qui le consolent dans la solitude et la vieillesse.

« La lecture me sert spécialement à éveiller par divers objets mon discours : à embesogner mon jugement, non ma mémoire. » (3, III)P1050532

Temps libre, Pense, Rêve, Lit…

« Je ne voyage sans livres, ni en paix, en en guerre. (…) C’est la meilleure munition que j’ai trouvé en cet humain voyage. » (3, III)

Pour ordonner ses pensées, calmer son angoisse, pour dompter, apprivoiser, explorer ses chimères, il commence donc à écrire. « Je n’ai pas plus fait mon livre, que mon livre m’a fait. » (18, II). Il ne cherche pas nécessairement à s’améliorer, mais à s’étudier, s’observer. « moi, je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi : Je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte. (…) moi, je me roule en moi-même. »

Alors, faudrait-il se consacrer aux livres et à l’écriture pour trouver la tranquillité dans la solitude ? Pas forcément. « Les livres sont plaisants : mais si de leur fréquentation nous en perdons en fin la gaieté et la santé, nos meilleurs pièces, quittons les. » (38, I). Le meilleur chemin vers la tranquillité est celui que chacun trouve en soi, ce qui demande certainement une bonne dose de solitude. Car « la plus grande chose du monde c’est de savoir être à soi. »

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2 réflexions sur “Ne pas avoir peur de la solitude avec Montaigne

  1. Bonjour Jasmine,
    je suis un ami de Gérard Subile et nous avons l’habitude depuis de nombreuses années, d’échanger sur nos lectures. C’est ainsi que j’ai pu lire “Les Archipels du souvenir” J’ai trouvé ce texte magnifique et émouvant, un très bel hommage à votre grand-père. Vous avez du talent pour l’écriture, continuez !
    Ce texte sur la solitude avec Montaigne me donne envie de replonger dans les essais. La chanson de Bashung « Voyage en solitaire » est une merveille. Je reviendrai régulièrement vous lire sur ce Blog.
    Bien à vous.
    Le Glaunec Yvon

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    • Bonjour Yvon,
      Je suis très touchée par vos compliments et encouragements, merci beaucoup!
      Il est vrai que Bashung nous a offert des chansons incroyables, toujours pleines de poésie et dont on ne se lasse jamais. J’aime particulièrement les albums « Fantaisie militaire » et « Bleu pétrole ».
      Merci pour votre visite sur ce blog et pour votre message, bien à vous.
      Jasmine

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